10th July 2026

On est le mercredi 8 juillet 2026 et il est 9 heures. C’est la première fois que je mets un réveil depuis des semaines. J’ai été assez naïve pour croire que, après une longue randonnée passée à me lever avec le soleil, je n’aurais plus jamais cédé à la paresse pour me morfondre dans mon lit. Mais à peine rentrée à Paris, je me retrouve à repousser le moment du réveil toujours plus loin. Ma limite, c’est midi. Midi, le moment qui marquait les 6 heures de marche. J’aurais pu passer 6 heures à marcher. Je les ai passées à dormir.
Il est 9 heures passées et je dois ouvrir les yeux. J’ai peur. J’essaye de refouler les souvenirs de la veille. Comme à chaque fois que je me retrouve dans un conflit avec lui, je m’étais condamnée au silence. J’avais réussi à le briser, mais seulement par écrit. Je suis si lâche dernièrement. J’ouvre les yeux. Je sens ses caresses, ses mains douces et hésitantes. Il m’a ramené mon petit-déjeuner. Il faut que je parle. C’est humiliant. Je ne sais même plus à quoi ressemble ma voix. Mais j’ai l’air trop pathétique comme ça – il faut que j’assume d’être tombée aussi bas. Je lui parle. Il accueillit mes mots avec tendresse. Il est content de m’entendre parler. Il n’aime pas me voir disparaître. J’ai de la chance.
Cette journée est spéciale. Un évènement rare est prévu : je dois sortir voir un autre être humain. C’est un ancien camarade de promo. Chrétien orthodoxe converti. J’ai envie d’annuler. Je n’ai pas envie de sortir. Je n’ai pas non plus envie de le voir lui, en particulier. Il va me comparer à celle qu’il avait connue il y a bientôt quatre ans. À l’époque où mon destin était encore parfaitement indéterminé. Mon avenir n’est plus aussi prometteur. J’espère qu’il arrivera au moins à cacher sa déception. Je ne cacherai pas la mienne. Je ne feindrai pas d’avoir eu une journée de merde la veille, ni d’avoir consacré une année – encore une autre – à faire quelque chose qui me passionne à peine. Ma première discussion avec lui, fin 2022, avait marqué le début de mon déclin académique. Il m’avait demandé comment je révisais. J’avais répondu : « longuement ». Jusqu’à la fermeture de la bibliothèque, à 22 heures. « J’admire ton abnégation ». Abnégation. Mais qu’est-ce qu’il raconte. Mon investissement dans les études est parfaitement naturel. Abnégation. À croire que j’en souffre. Je ne sacrifie rien du tout. Je suis rentrée chez moi après notre discussion. Le mot continuait de résonner dans ma tête. Je ne sais pas combien de temps était passé avant que je m’écroule, en réalisant qu’il avait visé juste. Comment va-t-il réagir quand il verra que, encore aujourd’hui, il a raison ?
J’ai fini de me préparer. Il est midi, et je suis prête à sortir. Je descends les escaliers et je fais une pause devant le grand miroir dans le hall. Je n’arrive jamais à m’habituer au contraste entre ma tenue et la sienne. Il combine les vêtements de façon presque aléatoire. Il a pris la casquette qu’il avait emmenée en randonnée. Il ne l’a pas lavée depuis ; elle est donc absolument dégueulasse, pleine de traces de transpiration et de terre. Et il n’en a rien à foutre. Son caleçon dépasse légèrement de son short. Ses chaussures sont couvertes de poussière. Son t-shirt est la seule chose appréciable dans sa tenue – et c’est moi qui lui ai offert. Je prends sa main, et on sort de l’immeuble pour prendre le métro.
Que Dieu bénisse les transports en commun ; que Dieu maudisse les problèmes de transport. J’arrive avec trente minutes de retard. Je sors du métro. Je l’attends devant la fac. Je regarde autour de moi, je me demande s’il me reconnaîtra. Je lève mes yeux vers la tour qui se dresse, fière et impassible, au milieu du campus. Je me remémore mon premier jour à l’université, l’excitation que je ressentais face au champ des possibles, si vaste et intact. J’étais libre. J’étais convaincue que j’allais enfin me sentir être.
Je le vois arriver au loin. Il n’a pas attendu d’être au niveau du passage piéton pour traverser la route. Il optimise son trajet. Il porte toujours les mêmes sandales Quechua. Elles laissent paraître ses pieds abîmés. J’évite d’y poser mes yeux. C’est la première fois que je le vois sans son vélo. Il n’a passé qu’une seule nuit à Paris, mais il porte deux grands sacs. Il esquisse un sourire et lève le bras pour me saluer. Je souris en retour et le salue timidement. Il sent la transpiration – c’est confirmé, c’est encore lui, le même qu’il y a quatre ans. Petite nouveauté toutefois : il s’en excuse. Ça me fait sourire.
« En fait, je suis marié et j’ai un enfant. » En à peine cinq minutes de discussion. Je suis sous le choc. Il a seulement un an de plus que moi. Un enfant. Je le félicite. Je réalise qu’il a probablement abandonné ses projets de recherche, parce qu’il doit travailler pour nourrir sa famille. Je chasse mes pensées et j’essaye d’éprouver sincèrement de la joie pour lui.
On entre dans un charmant petit square, couvert de verdure, et on s’assoit sur les marches d’un grand escalier, à l’abri du soleil et des nuisances sonores. En posant son sac à dos, il pousse un soupir de soulagement et me dit : « il est vraiment lourd, j’avais cent euros à claquer dans la librairie. » Je sens qu’il veut que je lui demande ce qu’il a acheté. Je cède. Il sort six livres et me les présente un à un. La Métaphysique d’Aristote, en deux tomes. « Je suis obligé de le lire, ça, et c’est important de l’avoir chez moi, pour mon fils. » Son fils qui a quatre mois. J’éclate de rire et le taquine – ça lui ressemble tellement. S’en suivent deux autres livres de métaphysique, un énorme pavé d’histoire de la philosophie et un autre livre que j’ai déjà oublié. Je suis fascinée par la passion qui le meut. Il est habité, c’est certain – peut-être pas par le Christ, mais il y a quelque chose en lui. C’est rare de croiser des gens habités. Mon copain détecte cette présence par ce qu’il appelle les « crazy eyes » – un regard qui tente de communiquer directement d’âme à âme, sans médiation.
En trois heures de discussion, je me fais tunneliser deux fois. Une première fois sur la théologie orthodoxe – c’est sa niche. Il est inarrêtable. Il ne prend pas le soin de vérifier que je suis le fil de la discussion. Ce n’est pas bien grave. À la fin de son monologue, je lui signale que je n’ai rien compris. Que pour échanger, il faut s’accorder sur ce dont on parle. Il faut donner du contenu aux concepts. Dieu, par exemple, est un concept vide. Mais l’expérience montre qu’il est souvent vain de discuter des fondamentaux avec les croyants. On en revient quasi systématiquement à une expérience « mystique », qui a mis ces heureux élus en communication directe avec un être parfait et conforme à la description qu’un certain livre – au choix – leur a donnée. C’est vraiment curieux que, malgré toute sa perfection, Dieu soit aussi timide. Je garde ces réflexions pour moi, parce que je sais qu’elles ne donneront lieu à aucun échange. Deuxième tunnel : un livre d’histoire qu’il porte à la main. Cette fois-ci, je peux confronter son discours à mes connaissances – des miettes de souvenir de mes cours d’il y a un an. Je réalise que toutes ses idées sont étayées par des faits, qu’il sait dater avec précision les événements dont il parle ; et pourtant, ses conclusions sont très douteuses. Il insiste sur les faits qui l’arrangent, et en omet d’autres. Il y a des erreurs de raisonnement qui sont si vicieuses qu’elles devraient être mises au même rang que les grands péchés – le cherry-picking en fait partie. Autrefois, j’écoutais ses tunnels avec admiration, je buvais ses paroles, j’en étais ivre. Il se délectait d’être l’objet de mon regard d’adoration, sans jamais pousser le vice jusqu’au bout. Malheureusement, le moment où je le démystifie est enfin arrivé. J’ai l’impression d’avoir recouvré ma dignité, mais je me sens légèrement peinée de ne pas retrouver l’intensité de nos échanges passés. Je prends en photo le livre dont il me parle, et m’empresse de changer de sujet.
Je veux parler de choses sensibles. Qu’est-ce qu’il s’est passé pendant ces trois années. Pourquoi a-t-il disparu. Je n’ai pas eu de réponse. Je sais seulement que mon départ ne l’avait pas laissé indifférent. Il m’a dit que l’année d’après, il n’a pas passé une seule minute à étudier et s’est entièrement dévoué au sport. On se remémore nos séances de révision. On se souvient du jour où il m’avait proposé de ne plus poser les pieds à l’université pour réviser avec lui et son meilleur ami – et j’avais refusé. Je n’aimais plus les mathématiques à ce point. Et là, je pense à elle. Ma véritable âme sœur intellectuelle. Je me demande si elle est la raison pour laquelle je suis partie. J’ai honte.
Je lui dis que je me sens seule. Que mon cercle d’amis n’a fait que de se déliter avec le temps. Que les véritables rencontres sont si rares qu’elles relèvent du miracle. La vie est majoritairement faite d’événements banals. Moi-même, je suis une personne très banale. J’ai construit ma personnalité dans une période où je souffrais profondément. L’image que je me fais de moi-même est en grande partie une sublimation de ma propre douleur. Je me suis convaincue que, si j’ai été frappée par tant d’évènements tragiques, c’est parce que la vie me réserve un grand destin ; que si je souffre autant, c’est parce que je suis d’une grande sensibilité ; que si je suis seule, c’est parce que la plupart des gens ne possèdent pas ce qu'il faut pour me saisir dans toute ma complexité. Même ces pensées sont banales. Il faut l’accepter et se redresser.
Il est 16 heures. On doit se quitter. Je n’ai pas vu le temps passer. Il me dit qu’il va passer l’été à réviser la même chose que moi. Que je peux l’appeler pour travailler ensemble. Que je peux lui envoyer un message si j’ai besoin d’aide. Je détourne le regard et le remercie. Je ne sais pas si j’ai envie de renouer avec lui. J’ai peur de le regretter, si je le fais. L’avantage de garder la distance avec les autres, c’est qu’il ne peut jamais rien arriver de dramatique. Nous sommes, tous les deux, à l’abri d’une rupture douloureuse. J’ai passé un très bon moment avec lui. Je ne regrette pas d’être venue. Je lui fais la bise et je pars me promener.
Quelques mètres plus loin, je m’arrête dans un café. Je prends un jus d’orange pressé. Cinq euros, certes, mais la vue est si belle… Je sors mon livre et j’accomplis mes performative duties. Le loup des steppes, Hermann Hesse. Le personnage principal me casse trop les couilles. C'est un dark sasuke, dans tout ce que ça a de pathétique. A quel point faut-il s'aimer pour s'autoproclamer « loup des steppes » ? Je me demande si le livre l’a dépeint ainsi de façon intentionnelle, ou si je suis trop aigrie (ou si j’ai raison). Je n'aime pas lire, ça me fait chier.
Mon copain me rejoint une quarantaine de minutes plus tard. Il me dit que je suis belle. Je lui reproche son manque de créativité. J’accepterai ses compliments le jour où ils seront à la hauteur de ceux des ivrognes que je croise tôt le matin, dans le métro. Il prend une pinte de blonde. Je hais l'odeur de la bière. Je lui fais un synthèse de la conversation de tout à l’heure, et lui me raconte sa journée. On se marre. Je suis contente. J’adore passer du temps avec lui. J’adore lui dire des conneries et le faire rire.
On sort du café et on marche vers le métro. Il est 19 heures, et on n’a pas envie de cuisiner. On décide spontanément d’aller dans un restaurant de sushi qu’on voulait essayer depuis quelques mois. Tout est si cher. On n’a aimé que deux plats sur six. Des sortes de sashimi avec du riz croustillant, trois types de champignon, des avocats et de la sauce aux truffes. Notre deuxième coup de cœur était un maki frit accompagné d’une sauce au pesto rouge. Dans les deux cas, la maîtrise des textures (croustillant à l’extérieur sans être huileux, fondant à l’intérieur) et l’intensité des sauces étaient ce qui nous avait séduit. La garniture, très fade, laissait à désirer. Il est hautement probable qu’on ait simplement des goûts de pauvre (friture et saveurs intenses), d’où notre déception. C’est la troisième fois qu’on essaye un restaurant un peu plus haut de gamme, et la troisième fois qu’on le regrette. On retiendra la leçon.
On reprend le métro pour rentrer ensemble. Je n’ai pas pensé à mes problèmes aujourd’hui. 22 heures et demie. Je reçois un message de ma mère. Encore elle. Parfois, je succombe à ma lâcheté et je me demande si j’aurais préféré me faire renier pour n’avoir plus aucun devoir envers elle.